Benjamin Netanyahu a promis, dimanche, de renvoyer Ronen Bar, le patron du Shin Beth, l’un des principaux services israéliens de renseignement. Cette annonce intervient alors que cette agence menait des enquêtes pouvant impliquer le chef du gouvernement israélien, qui est accusé de fragiliser à la fois les socles démocratiques du pays et sa sécurité.
Ce limogeage serait inédit dans l’histoire d’Israël et des médias d’opposition comme Haaretz considèrent qu’il pourrait s’agir d’un des plus importants tests démocratiques de l’État hébreu depuis le début de la guerre contre le Hamas le 7 octobre 2023.
Question de loyauté
Ce conflit a d’ailleurs été invoqué par Benjamin Netanyahu pour justifier sa décision. Le Premier ministre assure avoir « perdu confiance » en Ronen Bar à cause de l’échec du Shin Beth a anticiper les attaques terroristes du Hamas sur le sol israélien.
Le Premier ministre a précisé qu’il allait soumettre une motion pour renvoyer le patron du Shin Beth – qui occupe son poste depuis 2021 – au gouvernement dans le courant de la semaine.
Ses principaux ministres lui ont rapidement apporté leur soutien.
Ainsi, le ministre des Communications Shlomo Karhi a qualifié Ronen Bar d’apprenti « dictateur » cherchant à saper l’autorité du Premier ministre.
Ronen Bar a rejeté l’argument de la confiance, arguant qu’il ne devait rendre des comptes qu’aux « citoyens israéliens » et que « l’attente du Premier ministre d’un devoir de loyauté de sa part envers lui est fondamentalement illégitime ». Le patron du Shin Beth a aussi reçu le soutien de la procureure générale Gali Baharav Miara, qui a remis en cause la légalité de la décision du Premier ministre.
Cette bataille entre le Premier ministre et l’une des figures centrales du renseignement est un condensé de toutes les tensions politico-sécuritaires qui agitent le pays actuellement. Les opposants au gouvernement ont promis d’organiser une « manifestation massive » lundi soir à Jérusalem.
Surtout pas d’enquête sur les responsabilités du 7-Octobre ?
Pour les experts interrogés par France 24, il y a le prétexte – la guerre contre le Hamas – et la vraie raison de la vendetta anti-Ronen Bar de Benjamin Netanyahu. « Si le Premier ministre était tellement remonté contre les performances du Shin Beth, pourquoi avoir attendu plus d’un an avant de se décider à le renvoyer ? », s’interroge Clive Jones, directeur de l’Institut d’études islamiques et moyen-orientales de l’Université de Durham, au Royaume-Uni.
Ronen Bar a d’ailleurs accepté d’endosser sa part de responsabilité pour les défaillances des renseignements israéliens au moment des attaques du Hamas. Il s’est déjà engagé à démissionner… après la libération de tous les otages et l’ouverture d’une grande enquête publique sur les responsabilités dans la débâcle sécuritaire du 7 octobre 2023.
Benjamin Netanyahu ne veut pas en entendre parler.
« Son argument – qui se défend – est que l’ouverture d’une telle procédure, alors qu’Israël est en guerre, pourrait être une distraction. Mais ce qui est plus discutable, c’est qu’il refuse même de s’engager sur le principe d’une telle enquête », explique Amnon Aran, spécialiste des conflits entre Israël et le monde arabe à la City University of London.
Ahron Bregman, politologue et spécialiste du conflit israélo-palestinien au King’s College de Londres, n’est pas surpris : « Benjamin Netanyahu craint, à raison, qu’une telle commission d’enquête puisse établir que le Premier ministre porte aussi une part de responsabilité dans le désastre du 7-Octobre ».
Il cherche à rendre une telle procédure inutile. « Ronen Bar est l’un des derniers responsables encore en poste à avoir reconnu une part de responsabilité.
Si Benjamin Netanyahu réussit à s’en débarrasser [avant que la pression pour l’établissement d’une Commission d’enquête devienne trop forte, NDLR], il pourra dire que tous les responsables ont été renvoyés et qu’il n’y a donc plus de raison d’ouvrir une enquête », précise Aviva Guttmann, spécialiste des agences de renseignement, qui a travaillé sur le cas israélien à l’université d’Aberystwyth (Pays de Galles).
L’ombre du « Qatargate »
Benjamin Netanyahu chercherait donc avant tout à « se protéger de toute forme de responsabilité », tranche Ahron Bregman. Et pas seulement vis-à-vis d’une éventuelle commission d’enquête. « Le plus important, ce sont les enquêtes ouvertes par le Shin Beth contre des proches conseillers de Benjamin Netanyahu, qui pourraient l’atteindre aussi », souligne Clive Jones.
À commencer par le Qatargate, un scandale impliquant plusieurs conseillers du Premier ministre accusés d’avoir été rémunérés par l’émirat pour améliorer son image tout en exerçant leur fonction officielle au sein du gouvernement. « La décision de vouloir se débarrasser de Ronen Bar intervient peu après l’ouverture de cette enquête par le Shin Beth », précise Clive Jones.
Ce n’est pas la seule affaire entre les mains du Shin Beth à planer au-dessus de la tête du Premier ministre.
Le service de renseignement intérieur enquête aussi depuis novembre sur des conseillers du chef du gouvernement accusés d’avoir fait fuiter des informations sensibles à des médias étrangers « mettant en danger la sécurité nationale », souligne Haaretz.
Reflexe « trumpien »
Dans ce contexte, la tentative de Benjamin Netanyahu de remplacer un directeur du renseignement intérieur qu’il perçoit comme une menace « représente un geste très ‘trumpien’ de chercher à placer des loyalistes aux postes clés de l’appareil sécuritaire », estime Aviva Guttmann.
Cette attaque contre le Shin Beth « s’inscrit aussi dans un contexte plus général – le renvoi en novembre du ministre de la Défense Yoav Gallant, et les pressions sur la procureure générale – qui donne l’impression que Benjamin Netanyahu cherche à se débarrasser de ceux qui pourraient limiter son pouvoir », note Amnon Aran.
« Les Israéliens risquent de se retrouver à vivre dans un pays qui ressemble plus à la Hongrie en matière de dérive autoritaire », résume Ahron Bregman.
Cette attaque pour faire tomber le chef du Shin Beth a aussi des répercussions sécuritaires pour Israël. « Le Shin Beth est perçu comme un pilier essentiel pour la sécurité intérieure d’Israël alors que le risque d’une reprise des affrontements à Gaza grandit et que les tensions en Cisjordanie augmentent.
Et pour bien faire son travail, le directeur du Shin Beth doit avoir des bonnes relations de travail avec le chef du gouvernement », assure Amnon Aran.
Le problème « est que le cabinet de Benjamin Netanyahu semble ignorer régulièrement les rapports du Shin Beth, ajoute Aviva Guttmann. Il en a le droit mais les agents du service de renseignement doivent se demander à quoi sert leur travail actuellement ».
france24