Le Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), qui employait encore près de 20 000 personnes fin septembre 2024, est fortement ébranlé par la baisse drastique de l’aide étrangère de son plus grand donateur, les États-Unis. Le financement américain représentait environ 40 % de son budget. Les « coupes brutales » de financement vont mettre en danger des millions de vies, a averti jeudi l’agence, elle-même forcée à « une réduction significative » de ses effectifs faute de la manne américaine.
Entretien avec Josselin Brémaud, chargé de communication du HCR en France.
InfoMigrants : Comment réagissez-vous à l’annonce du gel des financements américains ?
Josselin Brémaud : Nous sommes confrontés à une crise extrêmement grave et la situation de financement du Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) est incertaine. Cela est lié à la décision des États-Unis – notre plus grand donateur – de revoir leurs programmes d’aide étrangère ainsi qu’aux annonces d’un quart de nos principaux donateurs concernant leurs projets de réduction de leur aide à l’étranger.
Nous ne sommes pas en mesure de confirmer le montant des fonds qui seront disponibles.
Cependant, nous savons d’ores et déjà qu’en 2025 et dans les années à venir, nous devrons revoir nos prévisions de financement à la baisse de manière significative.
Nous sommes profondément préoccupés par l’écart grandissant entre les besoins et les ressources, ainsi que par l’impact considérable que cela aura sur des millions de personnes déplacées par les guerres et les persécutions.
IM : Observez-vous déjà les conséquences de ces coupes budgétaires sur le terrain ?
JB : L’impact de cette situation sur la vie des réfugiés est déjà dévastateur et ne fera qu’empirer. Ces mesures s’ajoutent à des déficits de longue date dans le financement de l’aide humanitaire.
Les guerres continuent de contraindre des milliers de personnes à fuir leur foyer pour sauver leur vie.
Ces coupes budgétaires signifient que ceux qui sont en danger ne recevront pas l’assistance nécessaire.
Brutal financing cuts in humanitarian aid are not a funding shortfall.
They are a crisis of responsibility.
Millions of innocent people are at risk.
The cost of inaction will be measured in more instability and in many lost lives.
My statement
https://t.co/TmhRUEGa6y
— Filippo Grandi (@FilippoGrandi) March 20, 2025
Les réfugiés et les personnes déplacées de force ont plus que jamais besoin de notre solidarité.
Nous faisons tout notre possible pour que l’aide vitale continue d’atteindre les populations les plus vulnérables.
Le HCR possède l’expertise, l’expérience et la détermination nécessaires pour continuer à fournir une aide vitale aux personnes contraintes de fuir.
Nous sommes déjà mobilisés sur le terrain, pour sauver des vies. Nous sommes efficaces et réactifs – et ferons tout notre possible pour limiter l’impact de la situation actuelle sur la vie des personnes déplacées de force.
Mais nous avons besoin que les donateurs intensifient leurs efforts. Nous avons besoin de davantage de financements dès maintenant – qu’ils soient privés, étatiques ou individuels – pour venir en aide aux réfugiés.
IM : Concrètement, des programmes menés par le HCR sont-ils menacés ?
JB : Les difficultés que nous traversons ont déjà affecté notre capacité d’assistance, et de nouvelles coupes budgétaires sont imminentes.
Ces réductions ont déjà eu des conséquences dramatiques pour les réfugiés, avec l’arrêt d’activités cruciales menées par nos partenaires dans plusieurs régions.
Parmi les 120 millions de personnes déplacées de force et apatrides à travers le monde, beaucoup subiront des conséquences dramatiques, qu’il s’agisse d’accès à des médicaments essentiels, aux abris d’urgence, à la nourriture, aux articles de secours, à l’eau potable et aux services de protection.
Des programmes vitaux seront interrompus, y compris l’aide aux minorités religieuses et aux survivants de violences sexuelles et basées sur le genre, et de la traite des êtres humains.
L’enregistrement des réfugiés et la gestion biométrique – essentiels pour la vérification des identités, la prévention de la fraude et la distribution équitable de l’aide – seront compromis. Des millions de personnes ne seront pas enregistrées, ce qui entravera leur accès aux services et affaiblira la sécurité ainsi que le contrôle des frontières.
Chaque jour de retard dans l’allocation des financements ne fera qu’accroître ces besoins.
De nombreuses agences des Nations unies, ONG, acteurs locaux et pays hôtes font également face à une incertitude financière, ce qui risque d’entraîner un effet domino, privant les populations déplacées de l’aide essentielle dont elles ont désespérément besoin et compromettant les efforts de stabilisation des communautés et des régions.
IM : Avez-vous des exemples de programmes compromis par ces coupes budgétaires ?
JB : Au cours du dernier mois, nous avons observé des exemples alarmants de l’impact de cette crise financière sur nos opérations et celles de nos partenaires, notamment :
Au Soudan du Sud, seuls 25 % des espaces dédiés aux femmes et aux filles à risque, mis en place par le HCR, sont actuellement opérationnels.
Cela prive jusqu’à 80 000 personnes de services tels que le soutien psychosocial d’urgence, l’assistance juridique et les soins médicaux. Les programmes de protection contre le mariage forcé et les autres formes de violences – notamment pour les adolescentes réfugiées – ont également été suspendus, mettant plus de 2 000 d’entre elles en danger.
Au Soudan, la diminution des financements va priver au moins 500 000 personnes déplacées de l’accès à l’eau potable, à l’assainissement et aux soins médicaux. Dans un pays où neuf millions de personnes ont été déplacées par un conflit brutal, les besoins en abris, en soins de santé et en soutien psychosocial sont immenses.
En Jordanie, 63 programmes spécialisés dans l’assistance aux femmes et aux filles ont été fermés ou suspendus, laissant 200 000 personnes vulnérables, aussi bien parmi les réfugiés que dans les communautés hôtes, sans soutien.
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