La cheffe de file de l’extrême droite française Marine Le Pen et huit eurodéputés de son parti, le Rassemblement national (RN), ont été reconnus coupables lundi de détournement de fonds publics par le tribunal correctionnel de Paris.
La cour a condamné Mme Le Pen à une peine d’inéligibilité de cinq ans avec exécution immédiate et à une peine d’emprisonnement de quatre ans, dont deux fermes sous bracelet électronique.
Le tribunal a estimé que le préjudice total était de 2,9 millions d’euros (environ 4,5 M$ CA), les eurodéputés RN ayant fait prendre en charge par le Parlement européen des personnes qui travaillaient en réalité pour le parti
d’extrême droite.
La cheffe de file de l’extrême droite française Marine Le Pen a dénoncé lundi une décision politique
et va faire appel
, a indiqué lundi son avocat, Me Rodolphe Bosselut. Malgré cet appel, son inéligibilité ne sera pas suspendue.
Vu les délais habituels de la justice, un second procès pourrait ne pas se tenir avant au moins un an, soit une décision au mieux à l’automne 2026.

Ses chances de se présenter à la présidentielle de 2027 sont ainsi sérieusement compromises.
Je ne vais pas me laisser éliminer ainsi. Je vais mener les voies de recours que je peux. Il y a un petit chemin. Il est certes étroit, mais il existe, a-t-elle promis sur le journal télévisé de la chaîne privée TF1, alors que la décision, pour l’heure, la prive de sa candidature à la prochaine présidentielle dont elle est la favorite selon les sondages.
Elle a aussi stigmatisé des pratiques que l’on croyait réservées aux régimes autoritaires […].
Il y a des millions de Français qui croient en moi […] et je viens leur dire [que] ça fait 30 ans que je me bats contre l’injustice […]. Je le ferai jusqu’au bout.

La présidente du groupe parlementaire d’extrême droite du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen (à droite), apparaît sur un écran lors d’un entretien télévisé avec le journaliste français Gilles Bouleau (à gauche), diffusé dans le journal du soir de la chaîne de télévision française TF1, à Paris, le 31 mars 2025.
Mme Le Pen, 56 ans, apparaissait comme favorite pour cette élection après trois tentatives infructueuses en 2012, en 2017 et en 2022.
Un sondage publié dimanche donnait la figure de proue du RN largement en tête du premier tour d’un prochain scrutin présidentiel, avec de 34 % à 37 % des intentions de vote.
Elle a quitté la salle d’audience avant le prononcé de sa peine.
Alors que la présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis, a estimé en rendant son jugement qu’il fallait veiller à ce que les élus comme tous les justiciables ne bénéficient pas d’un régime de faveur
, les réactions se sont multipliées sur le thème du scandale politique
.
Le président du RN, Jordan Bardella, qui fait désormais figure de présidentiable pour son parti, a appelé à une mobilisation populaire et pacifique
et dénoncé la dictature des juges
.

Illustrant le choc provoqué par cette décision, le premier ministre François Bayrou lui-même a fait savoir par son entourage qu’il était troublé par l’énoncé du jugement
.
Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) français a, lui, exprimé dans un communiqué son inquiétude face aux réactions virulentes
et mis en garde contre la remise en cause de l’indépendance de la justice.

Marine Le Pen est reconnue coupable d’avoir joué un rôle central dans un système de détournement de fonds publics étalé sur une douzaine d’années.
Sa formation politique, le Rassemblement national, qui s’appelait à l’époque le Front national, a utilisé des fonds destinés aux adjoints parlementaires des députés européens pour financer des activités partisanes.
La condamnation de Marine Le Pen reflète une stricte application du droit, sans déni de démocratie ni gouvernement des juges
, car ceux-ci ne sont que la bouche de la loi
, a souligné la constitutionnaliste Anne-Charlène Bezzina, dans un entretien à l’AFP.
Marine Le Pen est condamnée à 4 ans de prison pour avoir détourné des fonds publics et devra oublier la prochaine élection présidentielle française.
Elle dénonce une chasse aux sorcières. La justice a-t-elle été trop sévère? Anne-Marie Dussault en parle avec Anne Deysine, juriste, spécialiste des États-Unis et autrice.
Une condamnation déplorée par de nombreux dirigeants
La décision a suscité des réactions immédiates du Kremlin, soutien du RN, qui a déploré une violation des normes démocratiques
, et du premier ministre nationaliste hongrois Viktor Orban, qui a écrit sur X : Je suis Marine!
choquépar une décision
incroyablement sévère.
Le vice-premier ministre italien Matteo Salvini a fustigé la déclaration de guerre de Bruxelles
, aux sources, selon lui, de la condamnation de Marine Le Pen.
Qui craint le jugement des électeurs souvent se rassure par le jugement des tribunaux. À Paris, ils ont condamné Marine Le Pen et ils voudraient l’exclure de la vie politique. Un mauvais film que nous voyons aussi dans d’autres pays comme la Roumanie.
Pour sa part, l’ex-président brésilien d’extrême droite Jair Bolsonaro a dénoncé lundi une persécution
à l’encontre de Mme Le Pen. J’espère et j’encourage Mme Le Pen à surmonter cette persécution et à se présenter à la prochaine élection présidentielle
en 2027, a écrit sur son compte X Jair Bolosonaro, lui-même condamné à une peine d’inéligibilité au Brésil.
Devant des journalistes, le président américain, Donald Trump, a comparé la condamnation de Marine Le Pen à ses propres déboires judiciaires.
C’est une très grosse histoire
, a-t-il déclaré depuis la Maison-Blanche. Elle n’a plus le droit d’être candidate pendant cinq ans alors qu’elle faisait la course en tête
, a ajouté le président américain.
Cela fait penser à notre pays, cela ressemble beaucoup à notre pays
, a déclaré Donald Trump, lui-même condamné l’an dernier dans l’affaire des paiements cachés à une actrice de films pornographiques.
Le républicain n’a cependant pas écopé de peine ni d’amende, mais sa culpabilité a été confirmée et sera inscrite à son casier judiciaire.

Son allié Elon Musk, le multimilliardaire américain qui soutient régulièrement l’extrême droite en Europe, a dénoncé sur son réseau social X un abus du système judiciaire
par la gauche radicale
, affirmant qu’il y aurait un retour de bâton, comme avec les attaques judiciaires menées contre le président [Donald] Trump
.
C’est la démocratie française qui est exécutée
, a affirmé pour sa part sur le réseau social X le président du RN Jordan Bardella, qui incarne désormais la principale option du parti pour le scrutin prévu en 2027.
En dépit de son inéligibilité, Mme Le Pen conserve son mandat de députée en cours.
Au total, 23 autres personnes ont été condamnées, ainsi que le FN devenu RN en 2018, qui s’est vu infliger deux millions d’euros (environ 3,1 M$ CA) d’amende.
Le visage de l’extrême droite française
La chevelure blonde et la voix rauque de Marine Le Pen sont familières aux Français depuis près de 15 ans, lorsqu’elle a repris le flambeau du Front national, le sulfureux parti fondé par son père, Jean-Marie Le Pen, dans les années 1970.
Elle a déjà été trois fois candidate à la présidentielle et deux fois finaliste face à Emmanuel Macron.
Patiemment, méthodiquement, la benjamine de la famille Le Pen a progressivement lissé et adouci l’image et le discours du parti, rebaptisé Rassemblement national en 2018.
Marine Le Pen s’est employée à faire oublier les saillies racistes et antisémites du patriarche – pour lesquelles il a été condamné en justice – et les racines du parti, qui comptait dans ses rangs à sa création des anciens de la collaboration pétainiste ou de l’organisation clandestine OAS (Organisation de l’Armée secrète) défendant l’Algérie française.
La dédiabolisation
du FN est allée jusqu’à l’exclusion en 2015 de Jean-Marie Le Pen, une décision qu’elle ne se pardonnera jamais
, a-t-elle cependant affirmé après le décès de son père en janvier dernier.

Affichant le visage rassurant d’une mère de famille
préoccupée par la défense des plus vulnérables
et du pouvoir d’achat des Français, s’exposant sur les réseaux avec ses chats, Marine Le Pen a gommé ou abandonné au fil du temps les aspects les plus rugueux du programme de son parti, comme la sortie de l’euro, longtemps réclamée.
Elle a brouillé les lignes, se proclamant meilleur bouclier
des Français juifs, arborant République et laïcité en étendard contre le fondamentalisme islamiste
, tout en jugeant l’islam compatible avec la République
.
Mais, sur le fond, le projet est resté toujours aussi radical, mettant au cœur la priorité nationale
face aux immigrés, principale antienne de son parti.
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