« En moyenne, nous avons 130 jeunes qui arrivent par semaine » : à l’AMNA, la structure qui évalue l’âge des mineurs isolés à Paris

Depuis le mois de juin 2022, France terre d’asile est en charge de l’évaluation de la minorité des jeunes migrants étrangers à Paris. Leur dispositif baptisé Accueil des mineurs non accompagnés, ou AMNA, a évalué près de 12 000 jeunes en 2024, majoritairement des Guinéens, des Ivoiriens et des Maliens. Et 30% d’entre eux ont été reconnus mineurs à l’issue de la procédure et pris en charge par les autorités.

Ils sont une quinzaine de jeunes à patienter dans les locaux de l’AMNA* (Accueil des mineurs non accompagnés), dans le 13e arrondissement parisien, ce lundi 31 mars 2025. Il est 10h. Silencieux, ils attendent d’être appelés par le personnel de France terre d’asile (FTDA). Ils sont Ivoiriens, Guinéens, parfois Gambiens ou même Bangladais. Depuis deux ans, l’association a la délicate mission d’évaluer leur âge.

Si ces jeunes étrangers, en situation irrégulière, sont reconnus mineurs, ils pourront être pris en charge par les autorités au titre de la protection de l’enfance. Dans le cas contraire, ils seront considérés comme majeurs, et bien souvent, c’est le retour à la rue qui les attend. Mais comment se déroule l’entretien à l’AMNA ? À quoi les jeunes doivent-ils s’attendre ? Ont-ils droit à un hébergement pendant la procédure ?

Entretien avec Béatrix Allan, directrice du service d’évaluation au sein de l’AMNA.

1/ L’AMNA est donc la seule structure à évaluer l’âge des jeunes étrangers qui arrivent à Paris et veulent faire reconnaître leur minorité?

Béatrix Allan : Oui. Il faut savoir que les jeunes ne nous connaissent pas trop sous l’appellation ‘AMNA’. À Paris, on dit plutôt : ‘Tolbiac’ ou ‘Les rendez-vous de Tolbiac’.

Ici, pas besoin de prendre rendez-vous, on vient spontanément, on est ensuite orientés par le personnel de France terre d’asile.

En moyenne, on accueille 130 jeunes par semaine.

En ce moment, la fréquence est légèrement plus basse. Mais le plus souvent, la moitié des jeunes qu’on reçoit sur l’ensemble de la semaine se présentent à nous le lundi. On parle d’une quarantaine de personnes. Plus la semaine avance, moins ils sont nombreux. Souvent, le samedi on accueille moins d’une dizaine de jeunes.

Quand ils arrivent, les jeunes passent par ce qu’on appelle un pré-accueil où l’on enregistre leur identité, on évalue leur état de santé. Nous travaillons avec cinq infirmiers et deux psychologues au sein de l’AMNA. L’évaluation de leur âge ne se fait pas tout de suite. On les laisse ‘atterrir’ avant.

Concrètement, il y a un délai moyen de cinq jours environ entre le moment où ils arrivent et le moment où ils sont reçus.

On ne les ‘interroge’ pas tout de suite. Après le passage en pré-accueil, les jeunes vont être mis à l’abri et se reposer, ils peuvent se faire soigner en fonction des pathologies détectées. On peut les diriger vers une PASS ou vers une de nos psychologues.

Ce n’est que trois ou quatre jours plus tard qu’ils reviendront dans nos locaux pour leur entretien d’évaluation de la minorité et de l’isolement.

Béatrix Allan, la directrice du service évaluation à l'AMNA à Paris. Crédit : InfoMigrants

2/ Tous les jeunes sont-ils automatiquement hébergés durant leur évaluation ?
Oui, leur mise à l’abri est automatique. Nous avons deux foyers pour les garçons dans les 11e et 12e arrondissements parisiens. Nous faisons en sorte qu’il y ait toujours des places disponibles. Nous avons également un centre pour les filles dans le 20e arrondissement. En tout, nous avons quelque 100 places d’hébergement, mais le nombre de lits peut augmenter si davantage de jeunes se présentent.

Dans ces foyers exclusivement dédiés à la prise en charge des jeunes, ils sont encadrés par des animateurs, des éducateurs, ils peuvent avoir accès à des activités sportives, le plus souvent, ils se tournent vers le foot… C’est un temps de répit bienvenu pour ces personnes qui ont souvent des parcours migratoires compliqués.

Je répète et j’insiste, tous les jeunes qui passent par nos locaux auront un endroit où dormir le soir pendant toute la durée de leur évaluation.

3/ Comment détermine-t-on l’âge d’un adolescent, j’imagine que l’évaluation est subjective et donc délicate ?
Ce n’est pas simple en effet. Il faut savoir que tous nos évaluateurs suivent une formation obligatoire de trois ou cinq jours pour acquérir des connaissances juridiques, comprendre l’enjeu de cette évaluation, préparer leur entretien, les former à recueillir les paroles d’un enfant ou d’un adolescent, les aider à analyser les éléments entendus pendant l’entretien. On les sensibilise aussi à la psychologie de l’enfance.

L’idée, ce n’est pas d’avoir le même rapport final pour chaque jeune Ivoirien ou Guinéen qu’on reçoit, nous sommes là pour individualiser chaque entretien.

En 2024, les principaux pays d’origine des jeunes reçus dans les locaux de l’AMNA étaient : la Guinée (32%), la Mali (26%), la Côte d’Ivoire (15%), la Gambie (4%) et le Bangladesh (3%).

4/ En se présentant à l’AMNA, les jeunes ne sont pas obligés de se soumettre aux relevés de leurs empreintes et de passer par le fichier AEM ?
Pour faire reconnaître leur minorité, les jeunes migrants arrivant en France doivent passer par une nouvelle procédure de plus en plus utilisée : le fichier AEM (Appui à l’évaluation de la minorité). Ce système implique de passer par la case préfecture dès l’arrivée dans le département. Les craintes des associations ? Que le préfet ne place un jeune en centre de rétention avant tout recours.

Non, les jeunes ne sont absolument pas obligés de passer par le fichier AEM.

En revanche, nous sommes obligés de les en informer. Nous leur disons que le fichier existe et nous leur faisons signer un document qui recueille leur consentement ou non. La plupart des jeunes refuse de donner leurs empreintes.

5/ Présenter des papiers d’identité ou un extrait d’acte de naissance ne suffit pas à obtenir une réponse positive de l’AMNA ?
Les pièces d’identité et les actes de naissance sont des éléments qui nous aident évidemment, ce sont des ‘indices’ particulièrement importants, mais ils sont pris en compte parmi d’autres.

Idem avec l’apparence physique. Nous ne nous arrêtons pas à ça en disant : ‘Ah il fait plus vieux que 15 ans’. C’est humain de jauger le physique d’une personne, mais nous apprenons aux évaluateurs que les physionomies changent, notamment en fonction du parcours de vie des jeunes.

Des jeunes patientent dans les locaux de l'AMNA, le 31 mars 2025. Crédit : InfoMigrants

Nous croisons tous les éléments d’un récit.

Nous cherchons à savoir quelle est la composition familiale, la scolarité de la personne évaluée. Nous faisons aussi un important travail de recherche sur les pays d’origine. La scolarité n’est pas la même dans tel ou tel pays. On apprend à nos évaluateurs à utiliser les repères des jeunes et à ne pas se baser sur nos références à nous.

Nous travaillons aussi avec des traducteurs, par téléphone ou physiquement.

Souvent, nous faisons appel à des professionnels qui parlent le soninké, le malinké, le bambara, l’arabe et maintenant le bengali aussi. Le recours à un traducteur est fortement encouragé pour bien comprendre le récit de la personne évaluée. L’idée est de mettre le jeune en confiance pour qu’il puisse livrer son récit dans les meilleures conditions possibles – et pouvoir ensuite rassembler un faisceau d’indices.

Ce qui nous permettra d’évaluer la cohérence de ce faisceau avec l’âge allégué par le jeune.

Encore une fois, nous avons pour mission d’individualiser chaque entretien, d’avoir un rapport d’évaluation final propre à chaque jeune.

5/ Ce n’est pas vous qui prenez la décision finale mais la Ville de Paris…
Oui, à la fin de chaque évaluation, un rapport est écrit. L’évaluateur va débriefer avec un coordinateur. Ce rapport est relu par une tierce personne. Un deuxième entretien est même possible en cas de doute sur certains éléments d’un récit, ce que nous appelons un « entretien complémentaire ».

Ensuite, à la fin de l’évaluation, nous émettons une conclusion qui plaide ou ne plaide pas en faveur de la minorité d’un jeune. C’est ensuite la Ville de Paris qui étudie les dossiers que nous leur transmettons et prend la décision finale.

En terme de chiffres, l’AMNA a reçu 12 288 jeunes en 2023 et 11 736 en 2024. Selon la Mairie de Paris, en 2024, 30% de ces jeunes ont reçu une réponse favorable, soit environ 3 500 personnes. Un chiffre stable par rapport à 2023 où 31% avaient reçu une réponse positive, soit environ 3 800 jeunes.

« La stabilité de ce taux tient à la grande qualité du partenariat avec FTDA et de la conclusion des rapports qui plaide en faveur de la minorité en cas de doute », ajoute le service de la Prévention et Protection de l’enfance à la Mairie de Paris.

Démantèlement du camp de migrants mineurs de la place Saint-Gervais, près de l'Hôtel de ville de Paris, le 30 avril 2024. Crédit : Reuters

6/Que se passe-t-il une fois que le jeune reçoit la réponse ?
L’AMNA remet la décision de la Ville de Paris aux jeunes. En cas de réponse positive, le jeune est donc reconnu mineur. Il va patienter dans son foyer parisien le temps de lui trouver une place sur le territoire national.

Une fois reconnu mineur, un jeune peut rester dans le département où il a été évalué ou être orienté vers un autre département. Dans tous les cas, son orientation a pour but de mieux distribuer la prise en charge des mineurs non accompagnés sur l’ensemble des départements français.

Si la personne n’est pas reconnu mineure, nous lui expliquons les alternatives qui s’offrent à elle : nous lui expliquons qu’elle peut demander un recours auprès d’un juge pour enfant, et nous la dirigeons vers les dispositifs de protection de droit commun. À FTDA, nous plaidons pour que ces jeunes, vulnérables, soient mis à l’abri tout au long de leurs procédures administratives.

À Paris, la situation des jeunes dits « en recours » qui ont fait appel de la décision négative de la Ville de Paris, est très précaire. Considérés comme majeurs, en situation irrégulière, ils errent dans les rues de la capitale sans hébergement, dépendant exclusivement des associations pour survivre, en attendant leur audience devant un juge pour enfant.

Les associations estiment qu’ils se comptent par plusieurs centaines.

Entre les mois de décembre et mars 2024, environ 400 jeunes en recours ont occupé la Gaîté Lyrique avant d’en être expulsés. Avant ce squat, ils avaient occupé la Maison des Métallos, et encore avant, le parc de Belleville. À chaque fois, les forces de l’ordre les ont expulsés.

7/ Quel est le profil des jeunes que vous recevez ?
Nous avons déjà eu des ‘très jeunes’, des profils de moins de 12 ans, mais c’est très rare. Les jeunes qui se présentent à nous disent avoir 16 ans ou 16 ans et demi la plupart du temps. L’écrasante majorité sont des garçons, seuls 4% ou 5% sont des filles.

Les jeunes filles ont généralement un parcours émaillé d’événements traumatogènes, elles représentent plus des deux tiers des consultations psychologiques à l’AMNA. Elles sont hélas davantage victimes de traites, de prostitution forcée, d’agressions.

*L’AMNA se situe au 127 rue de Tolbiac, dans le 13e arrondissement de Paris. Ouvert du lundi au samedi, de 9h à 18h, sans rendez-vous.

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