9 juin 2024: un air d’été flotte sur la France qui vote pour envoyer ses élus au Parlement européen.
Après une campagne difficile pour Renaissance qui a choisi d’envoyer au front Valérie Hayer, quasiment inconnue des Français, une gauche qui s’est déchirée autour de la question palestinienne et des LR très discrets, c’est le Rassemblement national avec Jordan Bardella en tête de liste qui l’emporte largement avec 31,37% des voix.

« Les dernières semaines avant le scrutin avaient été vraiment piteuses. On ne décollait pas et on avait l’impression que Jordan Bardella marchait sur l’eau », confie un ancien ministre.
« Il ne vient quasiment jamais à Bruxelles mais on n’arrivait pas à le piéger avec des arguments rationnels. Mais une claque pareille… C’était franchement inimaginable », juge cet élu Renaissance avec le recul.

Tenté par « le coup de folie » de la dissolution
Après ce résultat catastrophique pour lui, Emmanuel Macron s’agite. Le chef de l’État estime qu’il faut un acte fort, assurant ne « pas pouvoir faire comme s’il ne s’était rien passé ». Plusieurs options sont sur la table, à commencer par la démission du Premier ministre Gabriel Attal, nommé six mois auparavant pour remplacer Élisabeth Borne.
Mais le président juge la solution peu séduisante. Le remplacer mais par qui et pour quoi faire? Les Français n’ont manifestement pas digéré la séquence des retraites qui, après des mois de bras de fer dans la rue, s’est soldée par la mise en place progressive du départ à 64 ans, sans que les députés ne puissent aller au vote dans une Assemblée sans majorité absolue depuis 2022.
Quant à la situation économique, elle n’est guère brillante avec l’explosion de l’inflation. Bref, le président veut frapper les esprits et renverser la table.
« Il ne faut jamais oublier que le président a gagné en 2017 à la hussarde, avec un alignement des planètes incroyable. Forcément, après cela, vous vous dites que vous pouvez tout essayer et que ça va marcher, peu importe la folie que ça représente », décrypte un député qui l’a accompagné dans sa conquête du pouvoir.
À la surprise générale, Emmanuel Macron décide d’appuyer sur le bouton de la dissolution, une première depuis 1997. Il est 21h ce dimanche 9 juin 2024 lorsque le président de la République apparaît à la télévision, la mine grave:
« J’ai décidé de vous redonner le choix de notre avenir parlementaire par le vote. Je dissous donc ce soir l’Assemblée nationale », lance le président dans un discours suivi par plus de 15 millions de personnes.

« Certains disent aujourd’hui que tout était préparé en amont depuis des mois. Franchement, je ne sais pas. J’ai du mal à me dire que face à un truc aussi gros et aussi dangereux, ceux qui auraient su auraient gardé ça pour eux », remarque un sénateur macroniste.
Droit dans ses bottes
La nouvelle qui n’avait pas été éventée avant le discours d’Emmanuel Macron frappe toute la classe politique de plein fouet, à commencer par le camp présidentiel, avec une photo qui marque les esprits, celle diffusée par la photographe officielle du président Soazig de la Moissonnière.
On voit de dos Emmanuel Macron accompagné du secrétaire général de l’Élysée Alexis Kohler. Face à lui, on observe la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, le Premier ministre Gabriel Attal et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, tous la mine défaite.

« Le sous-texte est très clair. ‘J’ai décidé et vous n’êtes pas content?’ Eh bien, c’est pareil », observe un conseiller ministériel.
L’analyse est corroborée par le président du Sénat Larcher, appelé quelques minutes à peine avant l’annonce de la dissolution.
« J’ai été informé et non consulté », lâche auprès du Monde le président de la chambre haute. Et tant pis si la Constitution précise pourtant qu’il doit être « consulté » et donc pouvoir donner son avis en amont, tout comme la présidente de l’Assemblée nationale.
Des législatives « aux allures de miracle » pour Bardella
« Le sous-texte est très clair. ‘J’ai décidé et vous n’êtes pas content?’ E bien, c’est pareil », observe un conseiller ministériel. e inespérée pour le camp de Marine Le Pen qui se voit déjà comme le grand vainqueur des législatives avec même la possibilité de pouvoir envoyer Jordan Bardella à Matignon en cas de majorité absolue.
« On vient de gagner une compétition, on a une dynamique incroyable qui nous porte et le président nous donne en plus une tape dans le dos en se tirant une balle dans le pied? On n’y croyait pas, ça avait quasiment des allures de miracle », en sourit un cadre du RN.
Quant à la gauche qui avait réussi à faire l’union en 2022 autour de la Nupes, elle comprend vite qu’elle va devoir se remettre autour de la table pour négocier à nouveau de partir ensemble.
Exit les dissensions autour de la stratégie politique et du conflit israélo-palestinien. Raphaël Glucksmann, farouche contempteur de La France insoumise, qui se serait bien vu comme le nouvel homme fort de la gauche n’a pas son mot à dire.
Une campagne menée en 20 jours
À la place, c’est Marine Tondelier, la patronne des écologistes qui crève l’écran et qui fait la tournée des plateaux pour défendre des candidatures communes. Et ça marche, 24 heures à peine après l’annonce de la dissolution, la Nupes disparaît au profit du Nouveau front populaire.

Une fois la stupeur passée et l’accord entre les partis de gauche effectif, les états-majors s’organisent. Il faut faire vite alors que les législatives anticipées sont à peine dans trois semaines. Course aux candidats, appels aux anciens députés battus en 2022 pour leur demander de repartir, chasse aux imprimeurs à court de papier après la campagne européenne…
« On a monté une campagne en deux jours avec un plan sur 20 jours. C’était une dinguerie, on n’avait jamais vu ça. On était dans la surchauffe permanente avec l’épée de Damoclès de la victoire du RN », résume un collaborateur parlementaire.
Éric Ciotti se barricade
Moins de 48 heures à peine après l’annonce de la dissolution, un nouveau coup de tonnerre éclate: le président des LR Éric Ciotti annonce sur le plateau de TF1 nouer « une alliance avec le RN ». La décision, prise sans consulter l’état-major du parti, suscite la stupéfaction de son camp, y compris parmi ses intimes.
« Il s’attendait à ce que le parti se divise mais surtout à ce que certains le suivent pour sauver leur peau en se disant que sans accord avec Le Pen, ils perdraient leur siège. Mais très vite, il s’aperçoit que personne ne va le suivre et donc il se barricade au propre comme au figuré », décrypte un sénateur LR.
Au travail pour la France ! 🇫🇷 pic.twitter.com/rtOwR4WfkP
— Eric Ciotti (@eciotti) June 13, 2024
Une fois Éric Ciotti exclu du mouvement, l’ex-candidate à la présidentielle Valérie Pécresse se met en scène en train de se retrousser les manches pour marcher jusqu’au siège des LR afin d’en faire sortir le député des Alpes-Maritimes. Peine perdue: elle n’a pas les clefs.
Le 12 juin, devant les caméras, Annie Gennevard, alors secrétaire générale des Républicains, rouvre symboliquement les portes du siège LR.
Les « brebis galeuses » du RN
Du côté du RN, on est mi-figue mi-raisin. Aucun poids lourd de la droite n’a rejoint le mouvement à la suite d’Éric Ciotti. Confronté au défi de montrer qu’il serait en mesure de nouer des alliances pour parvenir à une majorité absolue, le mouvement qui fait pourtant campagne pour un futur « gouvernement d’union nationale », ne parvient pas à passer cette marche.

Quant à Jordan Bardella qui se voit déjà à Matignon, plusieurs de ses prestations déçoivent.
Le retour à la retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler plus tôt et à 62 ans pour les autres? Ce n’est « pas une priorité », lâche-t-il sur BFMTV quelques jours avant le premier tour. Marine Le Pen n’a pourtant eu de cesse de dire que cela serait l’une de ses premières mesures si elle était élue présidente.
Bousculé à plusieurs reprises pendant les débats par Gabriel Attal et Manuel Bompard, le jeune homme n’est pas non plus aidé par son propre camp. Une candidate dans le Calvados arbore une casquette de sous-officier de la Luftwaffe avec une croix gammée, une autre évoque « son ophtalmo juif et son dentiste musulman » ou encore ce député RN qui estime qu’on ne peut pas être à la fois binational et ministre… Jordan Bardella est contraint de dénoncer « des brebis galeuses » sur France Bleu.
Le RN « passé à côté » des électeurs
Pour tenter de reprendre la main et mobiliser ses électeurs, le président du RN indique qu’il « refusera d’être nommé Premier ministre en cas de majorité relative ». Pas question de « devenir le collaborateur d’Emmanuel Macron ».
« On est à un moment où ça patine un peu. Donc on veut motiver nos électeurs, leur faire comprendre que ce n’est pas gagné et que si vraiment ils veulent Jordan Bardella à Matignon, il faut aller voter très largement pour avoir la majorité absolue », explique un député RN.
« Mais en entendant ça, vous ne vous dites pas d’un coup ‘ah oui tiens, mon vote est capital pour la France’. On a manqué d’un vrai argument choc. On est un peu passé à côté de la campagne », regrette cet élu.
Le soir du premier tour avec une participation très forte (66%), le RN et son nouvel allié Éric Ciotti, sortent cependant largement en tête avec 33% des voix, soit deux points de plus qu’aux européennes. Le mouvement de Jordan Bardella se paie même le luxe d’avoir près de 40 circonscriptions gagnées dès le premier tour.

La fin du front républicain?
À gauche, on respire un peu. Le nouveau front populaire récolte 28% des voix en faisant aussi élire dès le premier tour des ténors comme Manuel Bompard (LFI) ou Olivier Faure (PS). Les macronistes, eux, continuent de faire la grimace avec seulement 21% des voix. Quant aux LR, ils n’obtiennent même pas les 9%.
Surtout, on compte plus de 300 triangulaires, ces seconds tours avec 3 candidats.
Concrètement, cela signifie que les électeurs doivent souvent choisir entre l’union de la gauche, le RN et la macronie. Très vite, le NFP appelle ses candidats à se retirer des seconds tours si une victoire des troupes de Jordan Bardella est possible, y compris si ce retrait avantage un candidat LR ou Renaissance.
Dans le camp présidentiel, certains traînent des pieds en refusant d’appeler clairement à soutenir la gauche face au RN.
Édouard Philippe juge ainsi qu' »aucune voix ne doit se porter sur les candidats du Rassemblement national, ni sur ceux de la France insoumise ».
« On a fait une grosse erreur à ce moment-là. Je déteste LFI mais on ne peut pas dire qu’il vaut mieux un vainqueur RN qu’un député insoumis quand même. Je pense qu’on a perdu des voix chez ceux qui croyaient encore un peu en nous », regrette un député Renaissance, issu du PS.
Des élections qui « finissent salement »
Quant aux LR, aucune consigne n’est donnée. La dernière semaine de campagne a lieu dans une ambiance délétère. L’ancienne ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem, de nationalité franco-marocaine, est accusée par un député RN de poser « un problème de double loyauté », au lendemain d’un débat très tendu entre les candidats sur l’immigration.
Manuel Bompard accuse Renaissance d’une « grave campagne de désinformation » après qu’ils ont mis en ligne un simulateur qui indique que les retraités perdraient en pouvoir d’achat en cas de victoire de la gauche. Très discret depuis son allocution présidentielle, le chef de l’État dénonce de son côté « l’arrogance » de Jordan Bardella et de Marine Le Pen qui se sont « déjà répartis » tous les postes du gouvernement.
« Il faut se rendre compte que des législatives, normalement, c’est l’aboutissement d’un an de campagne présidentielle. Là, on a dû tout donner en vingt jours. Évidemment que ça finit salement », reconnaît un député communiste.
Le RN butte encore sur la dernière marche
Au soir du second tour, énorme surprise dans une campagne qui n’en a pourtant pas manqué: le NFP arrive largement en tête avec 192 députés.

Officiellement, Marine Le Pen prend plutôt bien cette défaite. « Notre victoire n’est que différée », explique-t-elle sur TF1, ajoutant avoir « trop d’expérience pour être déçue par un résultat où nous doublons notre nombre de députés ».
En réalité, le RN comprend bien que ce sont les retraits de candidats de gauche ou de Renaissance qui l’ont en partie fait perdre.
« C’est difficile parce qu’on butte toujours contre les autres partis qui disent se détester mais qui se filent des coups de pouce dès qu’ils le peuvent. On n’a pas encore assez réussi à apparaître comme un mouvement banal », reconnaît, amer, un membre de la campagne de Jordan Bardella.
Emmanuel Macron joue la montre
Une fois les résultats actés dans les différents camps, chacun se rend à l’évidence. L’Assemblée nationale est particulièrement fragmentée, sans majorité absolue. Très vite, la gauche décide de pousser son avantage. Mettant ses pas dans la tradition qui veut que la première force politique soit désignée à Matignon, la gauche annonce qu’elle désignera « dans la semaine » son candidat pour le poste de Premier ministre.
De son côté, Emmanuel Macron entame un cycle de consultations. En attendant, Gabriel Attal reste chef du gouvernement pour expédier les affaires courantes.

Autant dire que le président qui a le pouvoir constitutionnel de nommer un Premier ministre est bien décidé à garder son avantage et à ne pas céder à la pression de la gauche. Le chef de l’État est d’autant plus aidé que le NFP n’a pas réfléchi en amont à un nom à lui proposer.
« Personne ne s’attendait à ce qu’on sorte en tête, même pas nous. C’est sûr que si on avait eu tout de suite une personnalité consensuelle à donner, ça lui aurait mis la pression », lâche avec regret un maire socialiste.
Exit Lucie Castets, bonjour Michel Barnier
Il faut en effet près de trois semaines au NFP pour s’accorder sur le nom de Lucie Castets, une haute fonctionnaire de la mairie de Paris, totalement inconnue du grand public.

Avec l’espoir d’arrimer la droite, comme il en avait déjà eu la tentation en 2022, après n’avoir obtenu qu’une majorité relative. Une alliance avec la droite et les macronistes ne fera certes toujours pas une majorité absolue, mais le président veut croire que l’Assemblée nationale pourra malgré tout avancer.
En septembre, après presque deux mois d’attente, c’est finalement l’ex-ministre LR Michel Barnier qui est nommé.
Il sera renversé 99 jours plus tard, faute d’être parvenu à obtenir une majorité sur le budget de la sécurité sociale.

La menace d’une nouvelle dissolution rôde
Mais désormais fâché avec le PS sur la question des retraites, le locataire de Matignon voit à nouveau le spectre de son renversement planer au-dessus de sa tête depuis le printemps. Si le centriste échoue à l’automne à faire adopter le budget, certains imaginent déjà Emmanuel Macron reconvoquer les électeurs.
« Si François Bayrou tombe, est-ce qu’il aura vraiment d’autres options ? Il préférera dissoudre à nouveau que de nommer quelqu’un de gauche », assène un député LR.
En attendant ce scénario qui semble pour l’instant lointain, Emmanuel Macron a reconnu à demi-mot l’échec de la dissolution. Elle a « apporté pour le moment davantage de divisions à l’Assemblée que de solutions » et « produit plus d’instabilité que de sérénité », a avancé le président lors de ses voeux le 31 décembre dernier. Quelques semaines plus tôt, le président reconnaissait déjà que « sa décision avait été mal comprise ».
« Ce n’est quand même pas des excuses mais c’est quand même très rare qu’il reconnaisse avoir fait une erreur. C’était presque une révolution pour lui de dire ça », s’esclaffe un député macroniste.
Un an plus tard, le jeu en valait-il la chandelle ? « C’est l’Histoire qui en donnera en fin de compte le sens », a résumé avec justesse Brigitte Macron sur TF1 en janvier.
bmftv