« J’ai fait trop de route pour m’arrêter maintenant » : à Calais, les nouvelles lois britanniques ne dissuadent pas les migrants de rejoindre le Royaume-Uni

Dans le camp près de l’hôpital de Calais, les migrants ne semblent pas décourager par les nouvelles mesures britanniques prises pour les dissuader de rejoindre le Royaume-Uni. Alors qu’ils ne sont qu’à quelques kilomètres de leur objectif final, les exilés n’envisagent pas de faire marche arrière. Reportage.

Des dizaines de mouettes s’agitent dans le ciel gris de Calais. Les oiseaux cherchent à récupérer au sol de la nourriture souillée : un morceau de pain, des restes d’un plat distribué par une association, des épluchures.

Le ballet des mouettes, quelque peu agressives, ne perturbe pas les habitants de ce camp de fortune érigé près de l’hôpital de cette ville du nord de la France. En ce matin pluvieux de novembre, les exilés se réveillent doucement. Certains se lavent les dents et le visage près d’une des deux cuves d’eau installées non loin, d’autres reviennent des douches mises à disposition des exilés par la Vie active, une association mandatée par l’État. Derrière les bosquets, on aperçoit des silhouettes qui sortent de leur tente.

Deux cuves d'eau et des toilettes de chantier sont les seuls accès à l'hygiène près du camp de Calais, le 27 novembre 2025. Crédit : InfoMigrants

C’est ici qu’environ 1 000 migrants survivent avec l’espoir d’atteindre prochainement le Royaume-Uni, ultime étape de leur long parcours d’exil. « Il fait froid, on vit dans la boue, c’est sale… », souffle Ayoub, un Soudanais de 24 ans, un bonnet vissé sur la tête.

La majorité des exilés de ce campement sont originaires du Soudan et n’ont pas les moyens de payer un passeur pour traverser la Manche. Ils tentent de se cacher dans des camions en partance pour l’Angleterre – une méthode pas moins dangereuse que de monter dans un « small boat » mais qui ne coûte pas d’argent.

« Je n’ai pas d’autre choix que tenter ma chance » au Royaume-Uni

Malgré le durcissement de la politique migratoire britannique qui vise à dissuader les migrants de rejoindre le Royaume-Uni, les exilés de Calais n’ont pas changé leur plan. Et le nombre des traversées le prouve : depuis le début du mois de novembre, plus de 2 300 migrants ont rejoint le Royaume-Uni via la traversée de la Manche. Et depuis le 1er janvier, plus de 39 000 exilés ont atteint les côtes britanniques. Soit plus que sur la totalité de 2024.

La semaine dernière, le gouvernement travailliste a annoncé « la plus importante [réforme] des temps modernes », selon la ministre de l’Intérieur britannique : instauration d’un statut temporaire pour les réfugiés (le titre de séjour ne sera valable que deux ans et demi contre cinq auparavant), augmentation du temps de présence au Royaume-Uni pour l’obtention de la résidence permanente (20 ans contre cinq ans) ou encore suppression de l’accès automatique aux aides sociales pour les demandeurs d’asile.

« J’ai vu sur les réseaux sociaux que la vie en Angleterre devenait compliquée pour les personnes comme nous. Mais je n’ai nulle part où aller alors je n’ai pas d’autre choix que de tenter ma chance là-bas », affirme Ahmed*, un Soudanais de 26 ans dont la demande d’asile a été refusée en France.

Si Ahmed semble informé des nouvelles mesures britanniques, la majorité des migrants rencontrés ce jour-là à Calais sont loin de les connaître. Certains ont bien connaissance du plan signé avec Paris cet été sur le principe « one in one out », qui consiste à renvoyer en France des migrants arrivés illégalement au Royaume-Uni, en échange de l’accueil par ce pays de migrants se trouvant en France.

Des migrants mal informés

Mais les informations dont ils disposent sont parcellaires, voire erronées. Mohamed, un Soudanais de 20 ans qui vit à Calais depuis quatre jours, a déposé une demande pour rejoindre légalement le Royaume-Uni dans le cadre de cet accord. Le jeune homme ne répond pourtant pas aux critères établis par le Home Office pour bénéficier de cette mesure. « Il faut juste être majeur et avoir un passeport », croit-il savoir, tout comme Ahmed.

Or, selon le texte, les ressortissants étrangers en France pouvant être acceptés au Royaume-Uni via ce programme doivent également avoir des attaches familiales dans le pays. Ce que Mohamed et Ahmed n’ont pas.

Ahmed ne voit pas d’autre option que le Royaume-Uni, à Calais, le 27 novembre 2025. Crédit : InfoMigrants

Il y a aussi ceux qui n’ont jamais entendu parler de l’accord. Khalid*, un autre Soudanais de 18 ans, revient des douches gérées par la Vie active.

Il met un pied à terre, arrête son vélo et paraît totalement désintéressé des réformes. Il n’est « au courant de rien » : ni de l’accord franco-britannique, ni des nouvelles mesures de durcissement. Quand on lui donne des détails, il balaie la discussion d’un revers de la main. « Peu importe, je vais quand même continuer mon chemin. Je suis venu d’Afrique, j’ai traversé le désert, la mer Méditerranée… J’ai fait trop de route pour arrêter maintenant et avoir peur d’un accord. »

À l’instar de Khalid, nombreux sont les exilés de Calais à voir l’Angleterre comme leur dernière chance. Peu importe les mesures de dissuasion prises ces derniers mois par le gouvernement britannique, ils affirment qu’ils ne renonceront pas à leur objectif alors qu’ils ne sont qu’à quelques kilomètres des côtes anglaises.

Depuis des années, ils sont ballotés de pays européen en pays européen. Beaucoup ont été déboutés de l’asile ou « dublinés » dans un autre État membre – le règlement Dublin oblige les demandeurs d’asile à demander une protection dans le premier pays d’entrée en Europe ; mais depuis le Brexit, le Royaume-Uni ne fait plus partie de ce protocole, et les exilés ne peuvent plus être « dublinés ».

Eldorado britannique
Pour eux, l’eldorado britannique reste le dernier espoir dans leur long chemin d’exil, jalonné d’échecs.

Reza n’en est pas à son premier essai. Ce père de famille iranien de 55 ans a été expulsé du Royaume-Uni en 2018 (le pays était encore membre de l’Union européenne et du règlement Dublin) vers l’Estonie, où il avait déposé ses empreintes. Une fois sorti de la procédure Dublin (d’une durée de 18 mois), il a finalement demandé l’asile en France mais son dossier a été refusé. « Je suis obligé d’aller en Angleterre, où puis-je aller sinon ? », dit-il assis sur un caddie, en se réchauffant les mains au-dessus d’un brasero. À ses côtés, ses deux fils adolescents étalent un peu de confiture sur un morceau de pain.

Reza et ses deux enfants, à Calais, le 27 novembre 2025. Crédit : InfoMigrants

Ahmed aussi ne voit pas d’autre option. Le Soudanais n’avait jamais envisagé de se rendre au Royaume-Uni mais quand son dossier d’asile a été refusé en France, il a dû quitter le centre d’accueil et s’est retrouvé à la rue.

« J’aurais pu rester ici mais je n’ai pas de papiers. Je n’ai pas particulièrement envie d’aller en Grande-Bretagne mais je ne vois ce que je peux faire d’autre. Où voulez-vous que je vive ? », se désole le jeune homme assis dans sa tente, un petit feu allumé à ses pieds. « Là-bas, je pense que j’aurais une vie meilleure », espère-t-il comme tant d’autres, persuadés qu’un avenir s’offre à eux de l’autre côté de la Manche.

Beaucoup assurent que le refus de la France de leur accorder l’asile a rebattu les cartes et les a plongés une nouvelle fois sur les routes de l’exil. Ayoub tente de résumer la situation : « La France ne veut pas que je reste ici. La manière dont nous sommes traités est une façon de nous dire que nous ne sommes pas les bienvenus et qu’on doit partir. Les conditions de vie dans ce pays me poussent à aller au Royaume-Uni et le Royaume-Uni nous repousse ici. Qu’est-ce qu’on doit faire ? »

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