CAN tous les 4 ans: manque de « respect » pour les uns, promesse d’attractivité pour les autres, le football africain divisé

La décision de la Confédération africaine de football (CAF) d’organiser la Coupe d’Afrique des nations (CAN) tous les quatre ans fait réagir. L’annonce, faite le samedi 20 décembre, divise entre partisans et farouches opposants. Ces derniers y voient une concession à la FIFA et aux puissants clubs européens.

C’est un pavé dans la mare qu’a lancé le Sud-Africain Patrice Motsepe. Le président de la CAF a annoncé samedi 20 décembre, à la veille du lancement de l’édition 2025 de la CAN au Maroc, que la Coupe d’Afrique des Nations se disputerait désormais tous les quatre ans et non plus tous les deux ans à partir de 2028. Le changement vise à harmoniser le calendrier mondial du football, selon lui.

Un changement de calendrier compensé par la création d’une nouvelle compétition annuelle inspirée de la Ligue des nations de l’UEFA, adaptée au continent africain, qui débutera en 2029.

Parmi les acteurs du football africain présents pour la CAN marocaine et tous surpris par l’annonce, c’est le sélectionneur belge du Mali, Tom Saintfiet, qui a allumé la première mèche en s’en prenant à la CAF et à la FIFA. Il les soupçonne d’être derrière cette décision.

« Il faut respecter l’Afrique »
« Depuis 1957, l’Afrique organise la CAN tous les deux ans. Mais ils disent maintenant qu’elle aura lieu tous les quatre ans. Ce n’est pas normal. Il faut respecter l’Afrique », a-t-il tonné avant le premier match de ses Aigles.

Son compatriote, Paul Put, sélectionneur de l’Ouganda, a directement posé la question : « Le problème vient peut-être de la Coupe du monde et de la Coupe du monde des Clubs ? », a-t-il feint de s’interroger, se faisant porte-parole de nombreux détracteurs de Gianni Infantino. Ils accusent le président de la fédération internationale de football de privilégier ses compétitions aux dépens de la CAN.

La FIFA était déjà dans le collimateur des sélectionneurs africains depuis sa décision de retarder d’une semaine la date fixée aux clubs pour qu’ils mettent leurs internationaux à disposition de leur sélection pour la CAN 2025.

« La FIFA a décidé que les joueurs doivent jouer leur dernier match en club six ou sept jours avant un grand tournoi. Deux de mes joueurs se sont blessés lors de leurs derniers matches (Sikou Niakaté et Hamari Traoré) », a tempêté Saintfiet.

Des tensions historiques entre les footballs européen et africain
Ces tensions entre clubs européens et football africain ne sont pas nouvelles. En août 2022, le président de Naples Aurelio De Laurentiis avait créé la polémique en déclarant qu’il ne recruterait plus de joueurs africains à moins qu’ils ne signent une clause renonçant à participer à la CAN.

En novembre 2021, l’entraîneur de Liverpool Jürgen Klopp avait également suscité l’indignation en qualifiant la CAN de « petit tournoi », même s’il s’était ensuite défendu d’avoir voulu manquer de respect.

Face aux critiques, Patrice Motsepe a justifié sa décision par la nécessité de protéger les joueurs africains. « Bien sûr, notre premier devoir va au football africain, mais nous avons aussi un devoir envers les joueurs africains jouant dans les meilleurs clubs en Europe », avait-il souligné samedi.

« Nous voulons faire en sorte qu’il y ait plus de synchronisation et que le calendrier mondial permette aux meilleurs joueurs africains d’être chaque année en Afrique », avait-il ajouté.

Cette volonté de réformer le calendrier africain n’est pas nouvelle: dès février 2020, Gianni Infantino avait qualifié le cycle bisannuel de la CAN d' »inutile ».

Des critiques au sein même de la CAF
Même au sein de la CAF pourtant, on reproche à Patrice Motsepe, en modifiant la fréquence de la CAN, de permettre aux puissants clubs européens – où évoluent la plupart des stars africaines – et à la FIFA de ne plus être contraints de libérer leurs internationaux africains tous les deux ans pendant plus d’un mois.

« Le comité n’a pas été consulté avant l’annonce de cette décision. Nous avons été surpris parce qu’elle pose des questions d’organisation qui nécessitent des discussions approfondies avant qu’une décision finale puisse être prise », s’est émue une source au sein du département des compétitions de l’instance auprès de l’AFP.

« Organiser deux éditions de la CAN consécutives est extrêmement difficile, d’autant plus que le tournoi de 2027 se déroulera en été, ce qui signifie que nous ne disposons que de deux trêves internationales pour organiser les qualifications pour l’édition 2028 si celle-ci doit avoir lieu en début d’année », a-t-elle détaillé.

Et si cela s’était déjà produit lors des éditions 2012 et 2013, « à l’époque, poursuit cette source, le tournoi ne comptait que 16 équipes, et non 24, et les qualifications se faisaient par confrontations directes, et non par phases de groupes, ce qui est difficile à reproduire aujourd’hui ».

Cette modification du calendrier marque une rupture avec la ligne défendue par Issa Hayatou, précédent président de la CAF. Selon le New York Times, Hayatou avait longtemps résisté aux pressions pour aligner la CAN sur les autres compétitions continentales, considérant qu’elle devait rester un événement « uniquement » africain, imperméable à l’agenda international.

Un pari financier risqué
Sur le plateau de France 24, le débat a divisé les consultants. Pour Xavier Barret, « si vous avez une coupe d’Afrique des nations bien organisée tous les 4 ans, vous pourrez vendre les droits télé et les droits sponsors plus cher que si vous l’avez tous les 2 ans ».

À l’inverse, le sociologue Hervé Kouamouo s’est inquiété auprès de nos confrère: « C’est une mauvaise nouvelle parce que c’est d’abord la principale source de revenu de la Confédération africaine de football et donc par conséquent la principale source de financement pour les subventions qui sont données aux fédérations. »

Environ 80% des revenus actuels de la CAF proviennent de la CAN bisannuelle, rappelle le média sportif américain ESPN. Pour compenser cette perte potentielle, Patrice Motsepe a annoncé une augmentation de la prime du vainqueur de la CAN 2025, passant de 7 à 10 millions de dollars, ainsi que des hausses futures pour la Ligue des champions et la Coupe de la confédération africaines.

Le président de la CAF mise sur la nouvelle Ligue des nations africaines, qui impliquera les 54 associations membres du continent divisées en quatre zones régionales, pour compenser cette perte. Mais de nombreuses interrogations demeurent sur l’attractivité réelle de cette compétition et sa capacité à générer des revenus équivalents.

Patrice Motsepe assure pourtant que la décision a été bien accueillie en interne. Selon ESPN, il a notamment cité les réactions enthousiastes de Samuel Eto’o, président de la fédération camerounaise de football, et de Hany Abo Rida, son homologue égyptien. Ce dernier aurait qualifié cette réforme de « décision la plus importante » de ses 20 ans d’implication dans le football africain.

Des réactions contrastées sur le terrain
Les sélectionneurs du continent demandent à voir ce que ce changement engendrera. « Il y a des aspects positifs et d’autres moins », a philosophé Walid Regragui, le sélectionneur marocain, ajoutant nostalgique : « Le format bi-annuel de la CAN permettait à de nombreuses équipes de progresser et de se développer, ou de se reconstruire rapidement après un échec. Nous sommes bien placés pour le constater. »

Un peu pris de court, le capitaine algérien, Riyad Mahrez s’est fait le porte-voix des partisans de la mesure : « Je pense qu’elle rendra la compétition plus attractive », a-t-il dit.

tv5monde

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