« J’ai réalisé que ma vie n’était pas finie » : À Saint-Denis, l’association Ikambere ramène à la vie des femmes exilées atteintes du VIH

L’association Ikambere accueille depuis près de 30 ans des femmes séropositives, en majorité migrantes et en grande précarité. Ce lieu, qui propose des ateliers collectifs ainsi qu’un suivi social et thérapeutique, est devenu un refuge pour beaucoup d’entre elles.

Elles y tentent petit à petit de se reconnecter à leur corps et leur cœur. Reportage.

« C’est comme notre maison, ici. »

Dans la salle d’activité reconvertie en salle de classe pour deux heures, Odile* s’applique à copier la date du jour sur son cahier. Cette Camerounaise de 80 ans – l’une des doyennes du lieu – s’est levée aux aurores pour être à l’heure au cours d’alphabétisation. Au total, quatre femmes ont fait le déplacement ce mercredi matin de mai. Toutes avaient plus d’une heure de trajet pour atteindre le centre d’accueil de jour de l’association Ikambere**, niché au rez-de-chaussée d’un immeuble de Saint-Denis (en région parisienne).

Mais malgré le temps passé dans les transports, Odile et les autres mettent un point d’honneur à assister à chaque séance.

« Si je manque un cours, quand j’ai un rendez-vous médical par exemple, ça me casse beaucoup », glisse l’octogénaire, concentrée sur sa tâche. « Ici, je me sens bien, j’ai des amies, des gens avec qui parler. Des gens qui me comprennent », ajoute-t-elle avec un sourire.

Car à Ikambere, les femmes accueillies partagent un point commun : elles sont toutes porteuses du VIH.

Quand elle est diagnostiquée de la maladie, en 2015, Odile voit son monde s’écrouler. « J’étais comme morte », confie-t-elle. Elle part alors pour la France pour se faire soigner car « les traitements pour le VIH ne sont pas bons au Cameroun ». Elle obtient une carte de séjour puis une place dans un logement social en Île-de-France.

Encore aujourd’hui, seuls ses enfants sont au courant de son état de santé.

Les femmes présentes ce jour-là suivent le cours d'alphabétisation, pour améliorer leur écriture et lecture du français. Crédit : InfoMigrants

« Je n’avais pas honte de la maladie, mais de moi-même.

Quand je suis arrivée en France, c’était très dur. J’étais seule, épuisée, je ne savais pas si j’allais survivre. Puis, l’année dernière, mon docteur m’a parlé d’Ikambere. Ça a changé mon histoire. Ma tension a baissé, ma condition physique s’est améliorée… Aujourd’hui, je n’ai pas d’argent, je n’ai presque rien, mais ici, j’ai gagné au cœur », souffle-t-elle.

« Ressusciter des femmes mortes dans leur corps et leur esprit »
Fondée en 1997, en plein pendant « les années sida », la maison accueillante d’Ikambere accompagne chaque année environ 500 femmes séropositives, pour la plupart migrantes et en situation de grande précarité, vers l’autonomie.

« Souvent, ce sont des femmes broyées par la vie.

Elles arrivent ici complètement déconnectées d’elles-mêmes, car elles cumulent les vulnérabilités : elles sont infectées par le VIH, elles sont migrantes, ont subi de la stigmatisation, sont isolées, rejetées à cause du virus… », explique Rose Nguekeng, conseillère en santé sexuelle au sein de l’association.

« Face à ça, Ikambere est un lieu de vie qui tente de ressusciter ces femmes mortes dans leur corps et leur esprit. »

Pendant les séances de sport, les femmes bénéficiaires ont des machines et des équipements à disposition pour renforcer leurs capacités musculaires. Crédit : InfoMigrants

Lors de leur première arrivée dans la structure – avec ou sans rendez-vous -, les femmes sont systématiquement accueillies et entendues par un assistant social.

En plus de les aider dans leurs démarches administratives et de leur offrir un suivi social, le centre propose des ateliers collectifs quotidiens (sport, danse, nutrition, alphabétisation, socio-esthétique…) pour rompre avec l’isolement.

« Comme les bénéficiaires sont souvent marquées par des vécus très lourds, on se veut être un lieu de joie, d’apaisement pour elles.

Un endroit où elles peuvent parler librement de la maladie, faire du sport gratuitement, bien manger, créer des liens avec d’autres femmes… », résume Fatem-Zahra Bennis, directrice adjointe de l’association. Surtout, les équipes leur apprennent à vivre avec le VIH et à déconstruire certaines idées reçues sur le virus, via des séances d’information et d’échanges avec des médecins.

Fuir le poids de la stigmatisation
À l’autre bout de la table, Bineta*, s’entraîne à lire à voix haute et à déchiffrer les mots sur la feuille devant elle. Discrète, cette cinquantenaire originaire de Guinée-Bissau porte, comme beaucoup d’autres, les traces d’une stigmatisation intériorisée sur sa maladie.

« D’où je viens, le VIH est très mal vu

. Les gens pensent que les séropositifs sont ‘souillés’. Quand j’ai appris que j’étais infectée en 2005, ma cousine chez qui je vivais m’a jetée à la rue. À part elle, je ne l’ai dit qu’à ma mère tellement j’avais honte. Pour moi, la vie s’est arrêtée. J’ai fait plusieurs tentatives de suicide », raconte-t-elle, le regard dans le vague.

Son cas est loin d’être isolé.

« Ces femmes migrantes, notamment originaires d’Afrique subsaharienne, ont grandi dans un environnement où la personne infectée par le VIH est étiquetée comme étant une personne de mauvaise vie, une prostituée. Donc quand une femme se rend compte qu’elle est positive au VIH, elle se dit que si elle en parle, elle sera rejetée.

Alors elle vit dans le silence. Mais c’est un silence qui tue », pointe Rose Nguekeng.

Quand Bineta est arrivée en France, elle ne parlait pas un mot de français. Des années plus tard, la cinquantenaire est fière de ses progrès. Crédit : InfoMigrants

Bineta est une grande habituée de la maison accueillante : elle vient au centre depuis presque 15 ans « tous les jours, de l’ouverture à la fermeture », lance-t-elle fièrement.

Ici, celle qui se pensait condamnée apprend qu’il est possible de vivre grâce aux traitements contre le VIH. Pourtant, même après des années, le chemin de l’acceptation de la maladie reste parfois encore long. « Il y a des jours où je craque. Mais venir ici me soulage un peu », avoue-t-elle.

Comme Bineta, beaucoup sont parties en exil pour fuir le poids de la marginalisation et le regard des autres.

C’est également le cas d’Imane*, une Algérienne de 33 ans arrivée en France il y a trois ans, et diagnostiquée positive au VIH en 2013. Queue de cheval impeccable plaquée sur le crâne, la jeune femme rédige ses exercices de français tout en partageant son histoire.

« Quand j’ai découvert que j’avais le VIH, j’ai essayé de me suicider, parce que pour moi, c’était fini.

Ma famille n’a pas accepté la maladie, ils l’ont cachée à tout le monde. Ils me disaient que j’étais ‘sale’, que j’avais fait des ‘bêtises’. Je n’en pouvais plus, alors j’ai décidé de partir », déroule-t-elle.

Imane embarque alors seule sur un canot depuis l’Algérie et atteint les îles espagnoles des Baléares avant de rejoindre la France. Aujourd’hui, elle a coupé tout contact avec sa famille.

En situation irrégulière, la jeune Algérienne est logée par le 115 et se rend à Ikambere tous les jours depuis plus d’un an.

« Je me sens de plus en plus à l’aise ici. Avant, j’avais honte. Je me sentais coupable, sale à cause du VIH. Je ne faisais confiance à personne. Mais ici, je reprends espoir : même si on n’a pas le même âge, ces femmes ont les mêmes histoires que moi », murmure-t-elle avec douceur.

Une solidarité intergénérationnelle
À la fin du cours de français, Imane, Bineta et Odile – bientôt rejointes par de nouvelles bénéficiaires – troquent leur cahier et leurs crayons pour des élastiques d’étirement et des ballons de fitness. Il est midi : l’activité physique peut commencer.

D’un côté de la pièce, les femmes plus âgées montent sur les quelques machines de sport à disposition. De l’autre, Imane et deux autres femmes plus jeunes font du gainage. Pendant une heure, le sourire de l’Algérienne ne quitte pas son visage.

Le coach sportif, Luc, lance de la musique africaine sur la sono. « Elles adorent et ça les motive », sourit-il.

Chaque jour, les femmes partagent toutes ensemble un repas complet le midi, spécialement adapté à leurs besoins nutritionnels. Crédit : InfoMigrants

Tout en pédalant sur un des vélos, Bineta regarde avec bienveillance les plus jeunes sur leur tapis de sport.

“Ça me fait du bien d’être entourée, de voir des jeunes femmes aussi fortes.” Dans le centre, des bénéficiaires de 35 nationalités différentes – âgées de 25 à 80 ans – se côtoient. La solidarité qui est née entre elles au fil des années est l’un des grands piliers de l’association.

« En parlant avec les autres, en voyant tout ce qu’elles continuaient à faire malgré le VIH, j’ai réalisé que ma vie n’était pas finie », lâche Imane, en repliant son tapis. Ici, elle apprend qu’elle peut encore réaliser l’un de ses rêves, auquel elle imaginait devoir renoncer : devenir un jour maman. « Je pensais que si j’avais un bébé, il serait forcément condamné à vivre aussi avec le VIH.

Mais j’ai découvert qu’avec les bons traitements, c’est possible d’avoir un enfant en bonne santé », s’émeut-elle.

À la fin de la séance de sport, la vingtaine de femmes se dirigent vers la cuisine ouverte sur le réfectoire coloré, où comme tous les jours, un repas complet les attend. Elles se succèdent pour se servir, dans le brouhaha ambiant des rires et des discussions. Imane a déjà hâte de participer aux prochaines activités de la journée.

Pour se prouver, inlassablement, qu’elle est toujours en vie et bien plus que la maladie.

*Tous les prénoms ont été modifiés pour conserver l’anonymat des femmes.

** « La maison accueillante » d’Ikambere est ouverte de 9h à 18h du lundi au vendredi.

Il existe aussi « la maison apaisante » Igikali à Ivry-sur-Seine, pour les femmes vivant avec un diabète, une obésité ou de l’hypertension artérielle.

ikambere

You may like