L’instant + : le studio culte japonais Ghibli souffle ses 40 bougies

Quarante ans d’images animées imprégnées de rêves et de magie. Le mythique Studio Ghibli célèbre en juin quatre décennies de succès critiques et de records au box-office. Mais son avenir reste incertain, sept ans après la disparition du réalisateur Isao Takahata, et alors que son collègue et ami, le maître Hayao Miyazaki, a lui 84 ans.

 

Pour l’occasion, le film qui avait fait connaître au grand public français l’animation de très haute qualité du studio, « Princesse Mononoké », doit ressortir fin juin en version Imax en France.

Créé en 1985 par deux artistes issus de la fabrique à dessins animés Toei Animation – dont le maître Hayao Miyazaki –, le Studio Ghibli est devenu un phénomène culturel mondial grâce à des chefs-d’œuvre comme « Mon voisin Totoro » (1988) et « Le Voyage de Chihiro » (2001).

Issus « de la génération qui a connu la guerre », Isao Takahata et Hayao Miyazaki ont intégré des éléments sombres à leur récit, avait expliqué Goro Miyazaki, le fils d’Hayao, dans un entretien récent accordé à l’AFP. « Il n’y a pas que de la douceur, mais aussi de l’amertume et d’autres choses qui s’entrelacent magnifiquement dans l’œuvre », ajoutait-il, décrivant une « odeur de mort » qui imprègne ces films.

« Une certaine ambiguïté et de la complexité »

Pour les jeunes qui ont grandi en temps de paix, « il est impossible de créer quelque chose avec le même sens, la même approche et la même attitude que la génération de mon père », affirmait Goro Miyazaki. Même « Mon voisin Totoro », avec ses esprits de la forêt, est un film « effrayant » à certains égards, qui explore la peur de perdre un être proche.

Susan Napier, universitaire dans le Massachusetts et autrice du livre « Le Monde de Miyazaki », partage cette lecture. « Chez Ghibli, il y a une certaine ambiguïté, de la complexité, et une acceptation du fait que l’ombre et la lumière coexistent souvent », explique-t-elle, contrairement aux dessins animés américains qui séparent nettement le bien et le mal.

Ainsi, le film post-apocalyptique « Nausicaä de la vallée du vent » (1984), considéré comme le premier film Ghibli, n’a pas de véritable « méchant ». Ce long-métrage, où une princesse indépendante s’intéresse à des insectes géants et à une forêt toxique, était selon Susan Napier « d’une grande fraîcheur… à mille lieues des clichés habituels ». Pour elle, « on était loin de la femme passive qu’il faut sauver. »

Les films de Ghibli dessinent aussi un univers où les humains entretiennent un lien profond avec la nature et le monde des esprits, comme dans « Princesse Mononoké » (1997). Cette fable, où une jeune fille élevée par une déesse-louve tente de défendre sa forêt menacée par les humains, est « un film sérieux, sombre et violent », estime Susan Napier. Les œuvres du studio nippon ont « une dimension écologiste et animiste, très pertinente dans le contexte actuel du changement climatique », ajoute-t-elle, précisant que les deux hommes étaient aussi « très engagés politiquement ».

Miyuki Yonemura, universitaire à Tokyo et spécialiste de la culture de l’animation, évoque la richesse des films Ghibli. « À chaque visionnage, on découvre quelque chose de nouveau », assure-t-elle. « C’est pour cela que certains enfants regardent Totoro 40 fois. »

Ouverture aux autres cultures

Si Hayao Miyazaki et Isao Takahata ont pu créer des mondes si originaux, c’est grâce à leur ouverture à d’autres cultures, souligne Miyuki Yonemura. Parmi leurs influences figurent l’écrivain Antoine de Saint-Exupéry, le réalisateur Paul Grimault ou encore l’artiste canadien Frédéric Back, oscarisé pour « L’Homme qui plantait des arbres » (1987).

Isao Takahata avait lui étudié la littérature française, « un facteur déterminant », selon Miyuki Yonemura. « Tous deux lisaient énormément, c’est ce qui explique aussi leur talent pour l’écriture et la narration. »

Hayao Miyazaki en compagnie de Toshio Suzuki, président et producteur du Studio Ghibli, à Tokyo, le 6 septembre 2013.
Pour « Nausicaä », Hayao Miyazaki s’est d’ailleurs inspiré de la mythologie grecque et de nombreux ouvrages, dont « La Dame qui aimait les insectes », un conte japonais du XIIe siècle. Selon la professeure, « le studio Ghibli ne sera plus jamais le même après l’arrêt de Miyazaki, à moins que des talents comparables n’émergent ».

Un avenir incertain

L’avenir du studio reste incertain : « Le Garçon et le Héron » (2023) pourrait être le dernier film de son fondateur emblématique Hayao Miyazaki, 84 ans, « un artiste incroyable à l’imaginaire visuel exceptionnel », d’après Susan Napier.

Une partie de l’équipe du Studio Ghibli l’a quitté pour lancer en avril 2015 le Studio Ponoc, avec la même volonté de produire des films de qualité – mais en tentant de façon un peu trop visible de copier l’esthétique, l’imaginaire et les thématiques chères à Hayao Miyazaki et Isao Takahata. Le premier long-métrage de ce studio, « Mary et la Fleur de la sorcière », est sorti en France en février 2018.

Il lui sera probablement difficile de connaître le même succès que le Studio Ghibli, oscarisé à deux reprises – la dernière fois en 2024 pour « Le Garçon et le Héron » – et récompensé d’une Palme d’or d’honneur à Cannes en 2024.

france24

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