Le président défend l’idée d’une labellisation « par des professionnels » pour distinguer l’information du reste des contenus en ligne. Dans le sillage des médias du groupe Bolloré, des politiques comme Jordan Bardella et Bruno Retailleau dénoncent une menace pour la liberté d’expression.
Emmanuel Macron veut-il « désigner les ‘bons’ ou les ‘mauvais’ médias » ? C’est l’accusation portée par Les Républicains dans une pétition(Nouvelle fenêtre) relayée par leur président, l’ex-ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, mardi 2 décembre, en opposition à l’idée d’une « labellisation » des médias d’information défendue par le président de la République, qui l’a évoquée plusieurs fois en octobre. Eric Ciotti et son parti, l’UDR, ont, eux aussi, mis en ligne mardi une pétition(Nouvelle fenêtre) contre ce projet, également critiqué par le Rassemblement national, après une levée de boucliers des médias détenus par Vincent Bolloré.
L’Elysée et le chef de l’Etat ont répondu à ces critiques venues de la droite et de l’extrême droite, rappelant que l’idée défendue par ce dernier est d’encourager une distinction par « les professionnels » du journalisme entre les médias « sérieux » et ceux qui ne relèveraient pas de l’information. « Le gouvernement ne va pas créer tel ou tel label destiné à la presse », et « encore moins de ministère de la vérité », a insisté Emmanuel Macron en Conseil des ministres, mardi matin, selon le compte rendu de la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon. Franceinfo revient sur cette controverse.
Qu’a déclaré Emmanuel Macron ?
Les propos du chef de l’Etat s’inscrivent dans une série de prises de parole sur la place des réseaux sociaux et les risques qu’ils font peser, à ses yeux, sur la démocratie, lors desquelles il commence à esquisser des pistes qu’il entend traduire en « décisions concrètes » début 2026. Ce travail, qui commencé par une réunion avec des experts fin octobre, s’est poursuivi par plusieurs débats avec les lecteurs de la presse régionale. Notamment lors d’un déplacement à Arras (Pas-de-Calais), le 19 novembre, où il a échangé avec des lecteurs du quotidien régional La Voix du Nord(Nouvelle fenêtre).
Interrogé par un restaurateur sur la lutte contre la désinformation, Emmanuel Macron a alors défendu la nécessité de « distinguer les réseaux et les sites qui font de l’argent avec de la pub personnalisée, et les réseaux et les sites d’information », selon le compte rendu des échanges consigné sur le site de l’Elysée(Nouvelle fenêtre). Le président de la République dit souhaiter que cette distinction passe par un label attribué par des journalistes, qui « puisse dire ‘ceci correspond à la déontologie' » de la profession. « C’est une matière dangereuse, en fait, l’information. Et donc, il y a des règles déontologiques », a-t-il fait valoir. Et d’insister :« Le rôle des journalistes partout dans le monde est de travailler autour d’initiatives de labellisation. » Il a, en revanche, explicitement écarté l’idée que ce label soit attribué par l’Etat :
« C’est pas le gouvernement ou l’Etat qui peut dire, ‘ceci est une information, ceci n’en est pas’. »
« Le rôle de l’Etat, c’est de donner un cadre sincère et impartial. Mais ça ne doit jamais être de dire : ‘ceci est vrai ou faux’. Parce que là, le grand risque, c’est de redevenir des régimes autoritaires », a poursuivi Emmanuel Macron lors d’une réponse à un autre lecteur.
« C’est pas l’Etat qui doit vérifier », sinon « ça devient une dictature », a-t-il une nouvelle fois souligné samedi, cette fois à Mirecourt (Vosges), face à des lecteurs des journaux du groupe Ebra. Dans cet échange également retranscrit sur le site de la présidence(Nouvelle fenêtre), il estime qu' »il faut que les journalistes garantissent à leurs lecteurs qu’eux ont vérifié [leurs informations] avec une déontologie (…) qui est bâtie entre eux et garantie par des tiers, des pairs ».
En quoi consisterait ce label ?
Pour appuyer son propos, le président de la République a fait référence à une initiative de labellisation lancée par l’ONG Reporters sans frontières (RSF), la Journalism Trust Initiative (JTI). Il s’agit d' »une norme internationale, un label, pour mettre en valeur et avantager un journalisme digne de confiance », explique RSF(Nouvelle fenêtre), précisant qu’elle a été « élaborée par un comité de 130 experts comprenant journalistes, institutions, organismes de régulation, éditeurs, et acteurs des nouvelles technologies ». L’objet de la Journalism Trust Initiative est, selon RSF, de « fournir un dispositif transparent pour faire reculer la désinformation » dans un contexte dans lequel « le journalisme subit la concurrence directe de contenus manipulatoires qui prolifèrent dans l’espace digital : propagande, publicité, désinformation ».La norme JTI a été attribuée pour l’instant à 2 130 médias à travers 122 pays, détaille l’initiative sur son site(Nouvelle fenêtre), où sont expliqués les critères retenus.
Elle est décernée après une auto-évaluation par le média, puis la publication de ces réponses, accessibles au grand public, et un audit indépendant de celles-ci. En France, le groupe France Médias Monde est certifié JTI(Nouvelle fenêtre), comme Radio France(Nouvelle fenêtre), France Télévisions(Nouvelle fenêtre) ou encore le groupe Ebra, qui compte neuf titres régionaux comme Les Dernières Nouvelles d’Alsace, Le Dauphiné Libéré ou Le Progrès.
Dans ses propos à Arras puis Mirecourt, Emmanuel Macron ne précise pas dans quelle mesure il souhaite que le label qu’il évoque reprenne le fonctionnement du JTI.
Mais il rappelle que les Etats généraux de l’information avaient « consolidé » le travail de RSF. En 2024, leur comité de pilotage avait recommandé aux « professionnels de l’information » de s’engager dans une démarche volontaire de labellisation pour « renforcer la confiance » du public. Leur rapport(Nouvelle fenêtre) proposait « un dispositif national de certification », dont les critères s’inspireraient du JTI, seraient définis « par l’Etat en association avec les professionnels du secteur », et valideraient non pas les informations elles-mêmes, mais le « fonctionnement interne » des médias.
« On va tout faire pour que soit mis en place un label », a insisté Emmanuel Macron à Arras. Sans en faire le seul outil dans le combat contre la désinformation en ligne, qui doit également passer, selon lui, par le renforcement du dispositif Viginum(Nouvelle fenêtre), le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères créé en 2021. « Viginum, c’est un très bon début, on va maintenant essayer de le monter en charge », a déclaré Emmanuel Macron.
Quelles ont été les réactions critiques ?
Peu remarquée dans la foulée de ses propos à Arras, mi-novembre, l’idée d’Emmanuel Macron a été remise en lumière par le Journal du dimanche au lendemain de ses nouvelles déclarations à Mirecourt. Dans son édition de dimanche, le JDD dénonce une « dérive totalitaire » et écrit que « le président veut mettre au pas les médias qui ne pensent pas comme lui ». L’article de l’hebdomadaire, propriété du milliardaire Vincent Bolloré, a pour titre « Emmanuel Macron : la tentation du ministère de la vérité ».La référence au Miniver [pour « ministère de la vérité »] du roman dystopique 1984 de George Orwell. Le propos a rapidement été relayé par les autres médias de l’homme d’affaires conservateur, de CNews à Europe 1. « Emmanuel Macron envisage un label pour les médias : il y aurait les bons médias et les moins bons », a ainsi critiqué l’éditorialiste Pascal Praud sur CNews(Nouvelle fenêtre), lundi. « Entre le ministère de la vérité et la Pravda façon Brejnev, Emmanuel Macron cherche une voie intermédiaire. »
L’attaque a ensuite été reprise par les politiques, notamment Jordan Bardella, interrogé dimanche soir sur l’antenne de CNews : « La tentation d’Emmanuel Macron de toucher à la liberté d’expression est une tentation autoritaire, qui correspond à la solitude d’un homme (…) qui a perdu le pouvoir et cherche à le maintenir par le contrôle de l’information », a critiqué le président du RN. « Cette idée est évidemment extrêmement dangereuse. Et l’objectif d’Emmanuel Macron est de contrôler l’information », a estimé à son tour Marine Le Pen, présidente des députés du parti, sur BFMTV(Nouvelle fenêtre), mardi.
« Nul gouvernement n’a à trier les médias ni à dicter la vérité », a écrit de son côté le patron de LR, Bruno Retailleau, sur X(Nouvelle fenêtre), lundi, reprenant à son compte le terme de « ministère de la vérité ». Le lendemain, le récent ministre de l’Intérieur a relayé une pétition de son parti pour « demander l’abandon immédiat de ce projet de labellisation ». L’UDR, parti de l’ex-LR Eric Ciotti et allié du RN, a également mis en ligne une pétition en ce sens mardi, pour « exiger du président qu’il renonce à ce projet qui rappelle les dérives des régimes autoritaires ».
Que répond l’Elysée ?
Face aux critiques, l’Elysée a publié lundi soir un message sur X pour déplorer que « parler de lutte contre la désinformation suscite la désinformation ». Le message accompagne une courte vidéo montrant l’article du Journal du dimanche, un extrait de l’édito de Pascal Praud sur CNews et des propos de Philippe de Villiers tenus sur CNews, vendredi, dans lesquels l’homme politique d’extrême droite était déjà interrogé sur ce projet de « label » et alertait sur ce qu’il considère comme une « menace totalitaire ». Des images recouvertes de la mention « Attention fausse information » dans la vidéo de l’Elysée, qui se poursuit par des extraits des déclarations d’Emmanuel Macron, dans lesquels il dit notamment que « ce n’est pas l’Etat qui doit vérifier ».Pravda ?
Ministère de la vérité ?
Quand parler de lutte contre la désinformation suscite la désinformation… pic.twitter.com/PspZup1aXF
— Élysée (@Elysee) December 1, 2025
« Le gouvernement ne va pas créer tel ou tel label destiné à la presse » et « encore moins de ministère de la vérité », a ensuite déclaré Emmanuel Macron lors du Conseil des ministres mardi, selon les propos rapportés par la porte-parole du gouvernement à l’issue de la réunion. « Il y a des initiatives prises par la presse, portées notamment dans les Etats généraux de l’information », mais « non, le gouvernement ne va pas créer tel ou tel label destiné à la presse », a insisté Maud Bregeon.
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